2015 devait être l’année du climat, elle est...

Barnabé BINCTIN
vendredi 20 novembre 2015
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2015 devait être l’année du climat, elle est pour l’instant celle du terrorisme, qui inonde médias et vie politique depuis les attentats de Paris. Mais le terrorisme est-il étranger à l’enjeu climatique ? Des chercheurs montrent les interdépendances entre réchauffement climatique et développement du terrorisme.

Ce texte a été publié sur le site de Reporterre

Après un Conseil européen des Affaires étrangères exceptionnel, qui s’est tenu lundi 19 janvier à Bruxelles, puis l’annonce, mercredi 21, d’un plan anti-terroriste par le premier ministre Manuel Valls, la lutte contre le terrorisme occupera aujourd’hui l’agenda du Forum économique mondial de Davos.

François Hollande, « l’homme de Davos 2015 » selon La Tribune, doit y intervenir. Il y parlera, du terrorisme et du climat. Terrorisme ET climat ?

Du changement climatique à la violence politique

Plutôt que d’appréhender distinctement ces deux enjeux, un champ de recherche émergent révèle les interdépendances entre ces deux phénomènes. « Dans les années 80, nous n’aurions pas fait référence à l’enjeu climatique pour évoquer les questions de stabilité ou de sécurité géopolitique. Mais désormais, cette liaison entre conflit et réchauffement climatique est de plus en plus documentée » expliquait Nicolas Hulot, en novembre dernier, lors d’une conférence à l’Institut des Hautes études de défense nationale, conférence intitulée « Climat, facteur majeur d’instabilité !  »

L’impact du réchauffement climatique, tant en termes d’instabilité intérieure que de conflits internationaux, est maintenant reconnu. Le cinquième rapport du GIEC expliquait ainsi, dans son second volet, que « le changement climatique va accroître indirectement les risques de conflit violent de type guerre civile, violence interethnique et violentes manifestations  », tandis que Maplecroft, une société d’analyse des risques mondiaux, écrivait en décembre, à l’occasion de la sortie de son Atlas 2015 consacré au changement climatique, que «  le commerce mondial et l’armée considèrent maintenant le changement climatique comme un impératif crucial dans la gestion des risques ». Une prise de conscience qu’avait amorcé le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki Moon, en 2007, quand il avait présenté la crise du Darfour comme une conséquence du réchauffement climatique.

L’exemple de la Syrie

Un « catalyseur de conflit  », voilà le rôle du changement climatique selon Nicolas Hulot, qui prend l’exemple de la Syrie, où plusieurs recherches rapportent la guerre civile ouverte en 2011 aux graves sécheresses ayant frappé le pays les quatre années précédentes. Des sécheresses dans l’aire méditerranéenne qui sont le fruit du réchauffement climatique, selon un rapport de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) : «  la magnitude et la fréquence de la sécheresse sont trop importantes pour être uniquement expliquées par les variations naturelles  ».

- Les déficits de pluie (rouge) vont en s’accentuant depuis cinquante ans dans la région méditerranéenne (NOAA) -

Difficile d’en conclure pour autant la seule responsabilité du réchauffement climatique dans le conflit syrien : « Cela doit être compris dans un contexte plus global, où le terrain était déjà miné par des réformes agraires désastreuses. De plus, le climat politique et social était particulièrement tendu  », indique Ingrid Metton, avocate pénaliste et diplômée du Centre d’études sur le terrorisme au John Jay College of Criminal Justice.

La superposition des deux cartes ci-dessous est néanmoins frappante : la zone aujourd’hui contrôlée par l’Etat Islamique correspond aux territoires les plus dramatiquement touchés par les sécheresses.


Les sécheresses en Syrie et l’implantation de Daesch

Assez pour établir une corrélation directe entre réchauffement climatique et terrorisme ? « L’avènement de Daesh n’est pas directement lié au réchauffement climatique, mais celui-ci a créé le terreau propice. C’était une condition nécessaire, mais non suffisante », écrit à Reporterre Charles B. Strozier, professeur d’histoire à l’Université de New-York et fondateur et directeur du Centre d’études sur le terrorisme.

Il est un des premiers à avoir fait le lien entre ces deux objets d’étude : « J’ai travaillé sur le terrorisme et les violences politiques depuis 25 ans, mais c’est avec la guerre en Syrie que j’ai réalisé que des changements radicaux dans notre environnement pouvaient provoquer une poussée du terrorisme ».

Réchauffement climatique, sécheresse, explosion de la crise, avènement de Daesh, instauration du terrorisme : la chaîne de causalité est longue. « Il y aura toujours une relation très ténue entre le réchauffement climatique et le terrorisme  », dit le chercheur. Attention aux conclusions hâtives : le terrorisme ne reste qu’une des conséquences possibles du dérèglement climatique, rappelle-t-il.

Pour Nicolas Hulot, le changement climatique est un «  facteur aggravant, qui ajoute de l’injustice à l’injustice, de la pauvreté à la pauvreté, de la souffrance à la souffrance  ».

Mais le problème est « étudié depuis peu », constate un rapport de l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques) sur le climat et les enjeux de sécurité publié en juin 2014 : « Le dérèglement climatique conserve sa caractéristique de multiplicateur de menaces mais reste considéré comme un paramètre parmi d’autres et il paraît prématuré, voire infondé, de le désigner comme cause fondamentale de violences ».

Toutefois, l’accélération du réchauffement climatique prévue dans les années à venir pourrait bien nourrir davantage le phénomène terroriste. « Il n’est plus possible d’envisager l’évolution de ces organisations extrémistes sans prendre en compte l’aspect climatique  », expliquait récemment sur France 24 Duncan Dupledge, chercheur associé à la Royal United Services Institute for Defense and Security de Londres. En octobre dernier, le Pentagone publiait ainsi un rapport qualifiant le réchauffement climatique de « menace immédiate » pour la sécurité intérieure et d’allié potentiel pour les groupes terroristes.

Mais cette question reste « principalement analysée par des chercheurs anglo-saxons  », note le rapport de l’IRIS, peu de chercheurs francophones s’y étant encore intéressés.

La question est aussi difficile en raison de son aspect transversal : « Il y a un cloisonnement entre les scientifiques d’un côté, qui se sont un peu perdus dans les détails visant à prouver l’existence du réchauffement climatique – ce qui est désormais une évidence – et les chercheurs en sciences sociales, habituellement réticents à spéculer, et donc mal à l’aise avec la problématique du climat. De la même manière que la guerre ne doit pas être laissée aux seuls généraux, le changement climatique est trop important pour être abandonnée aux climatologues  », analyse Charles B. Strozier.
Charles Strozier

Repenser la politique de défense à partir des risques climatiques

C’est dans le sens de cette démarche qu’un Livre vert de la Défense a été publié l’an dernier, sous la direction de Leila Aïchi, vice-présidente de la commission des Affaires étrangères et de la Défense au Sénat. L’intention est simple : aborder la politique de défense selon les risques que fait courir le réchauffement climatique. Une vision préventive inspirée du concept de « Green defense ».

La nécessité s’est fait jour aux yeux de la sénatrice EELV lorsqu’elle a travaillé sur la piraterie somalienne : « On y répondait par une approche extrêmement sécuritaire, en augmentant le nombre de bateaux par exemple. Mais on ne solutionnera pas le problème si l’on ne comprend pas que 95% des pirates sont d’anciens pêcheurs paupérisés par la raréfaction des ressources halieutiques. Et ça, c’est la crise écologique, que ce soit par le biais de l’acidification des océans engendré par le réchauffement climatique, par le problème de la surpêche ou bien par encore la pollution des eaux… »
Des pirates à l’assaut d’un cargo

Un changement de paradigme qui constitue, selon elle, « un vrai sujet de réflexion », mais difficile à porter : « Le monde de la Défense ne voit pas du tout l’approche environnementale comme une dimension stratégique  » dit-elle à Reporterre. « Les liens entre climat et terrorisme sont complexes et ne peuvent être appréhendés que dans la durée. Mais le temps politique s’accommode mal du temps de l’écologie. Si bien qu’on réfléchit à l’envers : et de la façon dont on envisage les réponses pour l’instant, le terrorisme n’a pas fini de s’exprimer… »

Car si le problème du climat a bel et bien pénétré les consciences du XXIe siècle, on ne peut pas en dire autant de ses répercussions. « Faire du recyclage, c’est bien, mais il faut que chacun pense à l’image d’ensemble. Echouer à réduire les émissions de gaz à effet de serre, c’est involontairement permettre à Daesh, Al-Quaida, Boko Haram, les Shebab ou à d’autres groupes extrêmistes de grandir. Lorsque nous réfléchissons au réchauffement climatique, il faut en comprendre tous les enjeux de notre monde interconnecté » écrivait ainsi Charles B. Strozier dans une tribune du Huffington Post.

Mais pourquoi oublie-t-on encore les dangers du réchauffement climatique ? «  Car ici, la souffrance n’est pas directement palpable. C’est une souffrance qui peut paraître abstraite, loin dans le temps, loin dans l’espace », selon Nicolas Hulot. A l’inverse, le terrorisme, lui, peut sévir en plein cœur des lieux de pouvoir, comme l’ont rappelé les attentats parisiens. Et soulever ainsi des grandes vagues de solidarité, ainsi qu’un mouvement d’union nationale. « Dans un monde binaire, il est plus facile d’identifier un ennemi commun  », tranche Leila Aïchi.

Mais alors, tous unis contre le terrorisme… tous unis contre le réchauffement climatique ? Il y a plus de dix ans, David King, alors conseiller scientifique de Tony Blair, estimait déjà que le changement climatique était une menace bien plus importante que le terrorisme. Il n’a pas vraiment été entendu. Et le terrorisme continue...



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