Le secret de la résistance non-violente

Erica Chenoweth
jeudi 18 août 2016
par  MAN
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Texte traduit de la conférence TEDxBoulder par Erica Chenoweth sur "le secret de la résistance non-violente". A voir : vidéo de la version originale en anglais.

The success of nonviolent civil resistance : Erica Chenoweth at TEDxBoulder - YouTube

J’aimerais que vous imaginiez que vous vivez dans un pays très répressif. Il y a des élections, mais elles sont truquées. Le leader remporte 100 % des votes à chaque fois. Les forces de sécurité tabassent les leaders de l’opposition en toute impunité et arrêtent tout le monde. Il s’agit d’un pays où se trouver dans cette salle maintenant vous vaudrait d’être mis sur la liste noire.

Maintenant, disons que vous en avez assez, de même que tant d’autres personnes avec qui vous parlez à voix basse. Non, je ne suis pas en train de vous parler de Hunger Game, même si cela serait génial (rires). Malheureusement, je vous parle de conditions réelles que de nombreuses personnes affrontent en ce moment même dans le monde.

Assumons que vous avez choisi d’agir : quel serait le meilleur moyen pour vous de remettre en question le système et de créer quelque chose de nouveau ? Ma réponse personnelle à cette question a changé ces dernières années. En 2006, j’étais étudiante en doctorat ici, à CU Boulder [Université du Colorado, NDLR], j’étudiais les sciences politiques. Ma thèse était la suivante : comment et pourquoi les humains utilisent la violence pour créer un changement politique dans leurs pays ? Si l’on en revient au scénario que je viens de décrire, à l’époque je croyais en l’idée que le pouvoir découle du barillet d’un pistolet et ce que j’aurais dit était que bien que cela soit tragique, il est logique dans de telles conditions pour les personnes d’utiliser la violence pour chercher le changement.

Mais ensuite j’ai été invitée à un workshop académique organisé par le Centre international du conflit non-violent. Ils donnaient une semaine de cours sur la résistance non-violente et essayaient de convaincre des gens comme moi de l’enseigner dans leurs classes. Mon opinion à l’époque était que tout cela était bien intentionné, mais dangereusement naïf. Je veux dire, les lectures qu’ils m’ont envoyées en amont argumentaient que la seule façon pour les gens de chercher un changement politique très difficile est dans la résistance non-violente ou civile. Elles décrivaient la résistance civile comme une forme de conflit actif dans lequel des civils non-armés utiliseraient des techniques comme les manifestations ou le boycott et d’autres formes de non-coopération massive pour obtenir le changement. Elles évoquaient des cas comme celui de la Serbie, où une révolution non-violente a renversé Slobodan Milosevic, le boucher des Balkans, en octobre 2000, ainsi que les Philippines, où le mouvement « Pouvoir du peuple » a expulsé Ferdinand Marcos en 1986.

Lors de ce workshop, j’ai dit des choses comme « c’étaient probablement des exceptions. Pour chaque cas de réussite, je peux citer un échec, comme la place Tiananmen. Je peux également penser à des cas où la violence a plutôt bien fonctionné, comme les révolutions russe, française et algérienne. Peut-être que la non-violence fonctionne lorsque vous recherchez des réformes environnementales, sur la parité, le travail. Mais elle ne peut généralement pas fonctionner si vous essayez de renverser un dictateur ou de devenir un nouveau pays. Et cela ne peut définitivement pas fonctionner si le leader autoritaire que vous affrontez n’est pas incompétent, s’il est une personne brutale et sans merci ».

Comme vous pouvez l’imaginer, à la fin de la semaine, je n’étais pas vraiment populaire. Mais ma future co-auteure Maria Stephan est rapidement venue me voir et m’a dit « Si tu as raison, pourquoi ne pas le prouver ? Es-tu assez curieuse pour étudier sérieusement ce sujet d’une façon empirique ? ».

Croyez-le ou pas, personne n’avait vraiment fait ça avant. Pas de manière systématique. Et bien que j’étais sceptique, j’étais aussi curieuse. Je me suis dit que s’ils avaient raison, et moi tort, quelqu’un ferait bien de le découvrir. Donc pendant les deux années qui ont suivi, j’ai collecté des données sur toutes les campagnes majeures depuis 1900, violentes et non-violentes, visant le renversement d’un gouvernement ou la libération d’un territoire. Les données couvraient le monde entier et concernaient tous les cas connus où avaient été observés au moins 1000 participants. C’est-à-dire des centaines de cas. J’ai ensuite analysé ces données et le résultat m’a épatée. Entre 1900 et 2006, les campagnes non-violentes, dans le monde entier, avaient deux fois plus de chance de réussir entièrement que les insurrections armées. Et il y a plus : cette tendance s’est accrue avec le temps et dans les dernières 50 années, les campagnes non-violentes ont de plus en plus réussi et sont devenues de plus en plus courantes, tandis que les insurrections violentes sont devenues de plus en plus rares et infructueuses. Ceci est vrai y compris dans des conditions d’autoritarisme extrêmement brutal, dans lesquelles je m’attendais à ce que les résistances non-violentes échouent.

Alors pourquoi la résistance civile est-elle tellement plus efficace que la lutte armée ? La réponse semble se trouver dans le pouvoir des peuples.

Les chercheurs disaient autrefois qu’aucun gouvernement ne peut survivre si seulement 5 % de sa population se dresse contre lui. Nos données montrent que ce nombre pourraient même être inférieur à cela. Aucune de ces campagnes n’a échoué durant cette période [1900-2006, NDLR] après avoir réussi à obtenir une participation active et durable de seulement 3,5 % de la population. Et un grand nombre d’entre elles ont réussi avec encore moins que cela. 3,5 % n’est pas un chiffre à dédaigner. Aux États-Unis aujourd’hui, cela représente quelque chose comme 11 millions de personnes. Et devinez quoi : chaque campagne qui a réuni plus que ces 3,5 % était non-violente. En fait, les campagnes non-violentes étaient en moyenne quatre fois plus importantes que les luttes armées. Et elles étaient souvent bien plus ouvertes et représentatives en termes de genre, âge, race, parti politique et classe.

La résistance civile permet à toute personne de participer quelles que soient ses capacités physiques, ce qui peut inclure les personnes âgées, handicapées, les femmes, les enfants, et quiconque le souhaite. Quand on y pense, chaque personne naît avec la capacité physique naturelle de résister. Tous ceux ici qui ont des enfants connaissent la difficulté de transporter un enfant qui ne veut pas bouger ou de nourrir un enfant qui ne veut pas manger.

De l’autre côté, la résistance violente est plus exigeante physiquement, ce qui la rend un peu plus exclusive.

Dans mon cas, lorsque j’étais à l’université, j’étais dans les classes de sciences militaires car je planifiais d’intégrer le ROTC program [Corps d’entraînement des officiers de réserve, NDLR] et de devenir un officier de l’armée. J’aimais beaucoup la descente en rappel, le tir à distance, la lecture de carte bien sûr, et les uniformes. Par contre je n’étais pas très emballée quand ils nous demandaient de nous lever aux premières lueurs du jour et de courir jusqu’à ce que je vomisse. Donc j’ai abandonné et choisi la carrière bien moins exigeante de professeure (rires).

Tout le monde n’est pas prêt à prendre les mêmes risques dans la vie et beaucoup ne viendront pas à moins de s’attendre à être en sûreté et en nombre. La visibilité de nombreuses techniques de résistance civile comme les manifestations permettent d’attirer ces personnes averses au risque. Revenez dans ce pays répressif pour juste une minute : disons que votre voisin, ami de confiance, vient vous voir et vous dit « Je sais que tu es un sympathisant de notre cause. Nous allons faire une manifestation massive en bas de la rue ce soir à 8 heures. J’espère t’y voir. ». Je ne sais pas pour vous, mais je ne suis pas de ceux qui se montreront à 7h55 pour voir ce qui se passe. Je vais probablement regarder par la fenêtre à 8h30 et observer. Si je vois six personnes rassemblées sur la place, je vais passer mon tour. Mais si j’en vois 6000 et davantage arrivant des rues autour, je vais peut-être participer. Mon argument ici est que la visibilité des actions de résistance civile permet d’attirer une participation plus active et diverse de la part de ces personnes ambivalentes. Et une fois qu’elles s’investissent, il est presque garanti que le mouvement aura ensuite des liens avec les forces de sécurité, la bureaucratie civile, les élites économiques et commerciales, les élites éduquées, les médias d’État, les autorités religieuses. Et ces personnes vont commencer à réévaluer leurs propres allégeances. Aucun loyaliste du régime d’un pays ne vit complètement isolé de la population elle-même. Ils ont des amis, des membres de leur famille, des relations avec lesquelles ils doivent vivre sur le long-terme, que le leader en question reste ou parte.

En Serbie, lorsqu’il est devenu évident que des centaines de milliers de Serbes étaient en route pour Belgrade pour réclamer la démission de Slobodan Milosevic, des officiers de police ont commencé à désobéir aux ordres de tirer sur les manifestants. L’un d’eux a été interrogé sur la raison de ce choix. Il a simplement répondu : « je savais que mes enfants seraient dans la foule ». Certains d’entre vous se demandent : « Est-ce qu’elle est dingue ? Je regarde les infos et je vois des manifestants se faire tirer dessus tout le temps ». Et c’est vrai. Des répressions se produisent parfois. Mais même dans ces cas-là, les campagnes non-violentes sont restées plus performantes que les luttes armées, dans deux cas contre un.

Il se trouve que lorsque les forces de sécurité arrêtent, tabassent, et même tirent sur des activistes non armés, il y a une sécurité dans la multitude. Des campagnes vastes et bien coordonnées peuvent varier les tactiques, entre la concentration comme dans une manifestation, et la dispersion dans laquelle les personnes se tiennent à l’écart des endroits où elles étaient attendues. Elles se mettent en grève, elles frappent sur des poêles et des casseroles, elles restent chez elles, elles coupent leur électricité à un moment coordonné de la journée. Ces tactiques sont bien moins risquées et très difficiles à contrer ou supprimer, tandis que le mouvement reste toujours aussi perturbateur.

Que se passe-t-il dans ces pays une fois que le conflit se résout ? Il apparaît que la façon dont on résiste est également importante dans le long-terme. De façon très visible, les pays où les gens ont choisi la lutte non-violente ont bien plus de chance de voir émerger des institutions démocratiques que les pays où la violence a été préférée. Et ces pays avec des campagnes non-violentes ont 15 % de chance de moins de retomber dans la guerre civile. Les données sont claires : quand les gens s’appuient sur la résistance non-violente, leur nombre grandit. Et quand un grand nombre de personnes cesse sa coopération avec un système oppressif, les probabilités sont toujours de leur côté.

Donc moi et beaucoup d’autres comme moi, avons ignoré les millions de personnes à travers le monde qui ont utilisé avec adresse la résistance civile, pour n’étudier que les choses qui explosent.

Je me suis trouvée à la fin avec plusieurs questions sur la façon dont je réfléchissais jusque-là. Pourquoi était-il si facile et confortable pour moi de penser que la violence fonctionne, et pourquoi ai-je trouvé cela si acceptable de supposer que la violence se produit presque automatiquement à cause des circonstances ou par nécessité et qu’il s’agit du seul moyen de sortir de certaines situations ?

Dans une société où l’on célèbre les héros des champs de bataille lors des fêtes nationales, j’imagine qu’il est naturel de grandir en croyant que la violence et le courage sont une seule et même chose et qu’une véritable victoire ne peut arriver sans verser du sang des deux côtés. Mais les indications que je vous ai présentées aujourd’hui suggèrent que pour les personnes sérieusement engagées dans la recherche d’un changement, il existe des alternatives réalistes.

Imaginez à quoi notre monde ressemblerait aujourd’hui si nous nous autorisions à développer une confiance en ces alternatives. Et si nos cours d’histoire mettaient en avant les décennies de désobéissance civile massive qui ont précédé les déclarations d’indépendance, plutôt que les guerres qui sont arrivées après ? Et si nos manuels de sciences sociales mettaient l’accent sur Gandhi et Martin Luther King dans le premier chapitre, plutôt que comme un ajout après coup ? Et si chacun de nos enfant quittait l’école élémentaire en en sachant plus sur les suffragettes que sur la bataille de Bunker Hill [considérée comme la plus sanglante de la guerre d’indépendance des États-Unis, NDLR] ? Et s’il faisait partie de la culture générale de savoir que lorsque manifester devient trop dangereux, il existe de nombreuses techniques non-violentes de dispersion qui peuvent maintenir le mouvement actif et en sécurité ?

Nous voilà donc ici, en 2013, à Boulder, Colorado. Certains d’entre vous se disent « c’est formidable que la résistance civile fonctionne » et « que puis-je faire ? ». Encouragez vos enfants à en apprendre davantage à propos des héritages non-violents de ces deux derniers siècles et explorez le potentiel du pouvoir du peuple. Dites à vos représentants élus d’arrêter de perpétuer la vision trompeuse que la violence paye en soutenant le premier groupe qui prend les armes dans une insurrection civile.

Bien que la résistance civile ne puisse être ni exportée, ni importée, il est temps pour les officiels d’embrasser une nouvelle façon de penser, qu’aussi bien dans le court-terme que dans le long-terme, les résistances civiles tendent à laisser derrière elles des sociétés dans lesquelles les gens peuvent vivre plus librement et plus pacifiquement ensemble. Maintenant que nous savons ce que savons sur le pouvoir des conflits non-violents, je vois cela comme notre responsabilité commune de répandre cette connaissance, afin que les générations futures ne se fassent pas avoir par le mythe que la violence est leur seule façon de s’en sortir.

Merci.


Retrouvez les résultats complets de ces deux années de recherche dans le livre "Why Civil Resistance Works" de Erica Chenoweth et Maria Stephan (disponible en anglais uniquement).


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