REMISE DU PRIX INTERNATIONAL 2013 DE LA FONDATION JAMNALAL BAJAJ POUR LA PROMOTION DES VALEURS GANDHIENNES EN-DEHORS DE L’INDE

à Jean-Marie MULLER, fondateur du MAN
mercredi 4 décembre 2013
par  MAN
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C’est le 3 septembre 2013 que je reçois un mail de Rahul Bajaj, le Président de la Jamnalal Bajaj Foundation qui « est fier de m’informer que j’ai été choisi comme le lauréat du Prix international de la Fondation Jamnalal Bajaj pour l’année 2013 dans la catégorie de la promotion des valeurs gandhiennes en dehors de l’Inde ». Il me demande d’accepter « ses félicitations les plus cordiales » et de lui faire parvenir au plus tôt mon acceptation.
Je lui réponds que c’est avec reconnaissance que j’accepte de recevoir cette récompense. J’ajoute : « J’ai conscience que ce prix m’oblige à continuer avec davantage encore de détermination à promouvoir les valeurs gandhiennes à travers mes différentes activités. »

Jamnalal Bajaj

Le nom de Jamnalal Bajaj est parfaitement inconnu en France. Il fut cependant l’un des plus proches compagnons de Gandhi qui le considéra comme son fils adoptif. Né le 4 novembre 1889, il rejoint Gandhi dès 1915 et prit une part active dans les différentes campagnes de désobéissance civile en faveur de l’indépendance de l’Inde, notamment dans la « marche du sel » au début des années 30. Cela lui valut d’être emprisonné pendant plus de cinq années. Il mourut brusquement le 11 février 1942 d’un accident vasculaire à l’âge de 53 ans. Gandhi écrit alors à sa veuve : « La mort nous a pris un homme d’envergure. (…) Il possédait une simplicité toute singulière. Il a joué un rôle de Satyagrahi de façon exceptionnelle. Il donnait toujours clairement son opinion dans les discussions politiques. Il savait juger les choses. Où trouverai-je un autre fils tel que lui ? »

La fondation qui porte son nom fut créée le 4 novembre 1977 et fut présidée pendant 17 ans par son fils Ramkrisjna Bajaj. Depuis le 21 septembre 1994, c’est son petit-fils, Rahul Bajaj, qui en assure la présidence. La fondation veut s’efforcer de servir les idéaux auxquels Jamnalal Bajaj a consacré sa vie et à promouvoir les activités constructives gandhiennes dans lesquelles il fut lui-même profondément investi durant sa vie.

En 1978, la fondation créa deux prix : l’un pour récompenser une contribution exceptionnelle au « travail constructif » en faveur des défavorisés, l’autre pour l’application scientifique en faveur du développement rural. En 1980, un troisième prix fut créé pour récompenser une contribution exceptionnelle en faveur du bien-être des femmes et des enfants. Ces prix sont attribués chaque année à des Indiens. En 1988, un prix international fut créé pour récompenser une contribution en faveur de la promotion des valeurs gandhiennes en dehors de l’Inde. Chacun de ces prix comporte une « Citation » et un « Trophée » (une statuette). L’objectif de ces prix est de « reconnaître et de récompenser comme il convient les efforts de femmes et d’hommes qui ont consacré leur vie au travail constructif et aux idéaux gandhiens qui ont été chers à Jamnalal Bajaj tout au long de sa vie ».
 
Pour l’année 2013, les prix indiens furent attribués à Subba Rao, Snehlata Nath et Vidhya Das. Le prix international me fut donc attribué. Ces prix ont été remis par le Président de la République Indienne, Shri Pranab Mukhergee, au cours d’une cérémonie qui a eu lieu à Bombay le 15 novembre en fin d’après-midi. (Lorsque j’ai accepté le prix, j’ignorais que ce serait le Président de la République qui me le remettrait personnellement.)

Ma femme, Hélène Roussier, et moi-même arrivons à Bombay au début de la nuit du 14 novembre. Dès le matin, nous rencontrons Mary Baptista, membre du Staff de la Fondation. Elle est mise à notre disposition et nous accompagnera avec un surcroît de gentillesse pendant tout notre séjour à Bombay.

Dans l’après-midi, une rencontre nous permet de faire la connaissance des responsables de la Fondation et des autres lauréats dans une ambiance chaleureuse. Nous faisons alors la connaissance de Sowmya Srikrishna qui est parfaitement bilingue et qui assurera toutes les traductions que notre anglais incertain rend nécessaire. Chacun des lauréats est interviewé à la télévision sur la chaîne CNN/IBN. Puis nous tenons une conférence de presse au cours de laquelle sera projetée une vidéo présentant les lauréats 2013.

Une brochure rédigée en hindi et en anglais dessinant les « profils » des lauréats est offerte aux journalistes. Elle sera largement diffusée, notamment à tous les participants à la cérémonie de la remise des prix. Les quatre pages de mon profil précisent mon itinéraire d’ami de la non-violence et reprennent mes diverses activités en France et, surtout à l’étranger, notamment en Afrique, en Amérique Latine et au Moyen-Orient. Le texte se termine ainsi :
« Deux actions conduites par Jean-Marie Muller et le MAN posent des questions qui ont actuellement un intérêt majeur pour le monde :
- Le désarmement nucléaire et, plus particulièrement, une campagne pour le désarmement nucléaire unilatéral de la France ;
- La lutte pour la paix et la justice au Moyen-Orient et plus particulièrement en Palestine. »

Je dois dire que j’apprécie particulièrement que la campagne du MAN pour le désarmement nucléaire unilatéral de la France soit mentionnée explicitement. J’avoue que j’étais quelque peu contrarié qu’un prix pour la promotion des valeurs gandhienne me soit remis par le chef d’un État qui possède l’arme nucléaire. Il y avait là un « paradoxe », une « ambiguïté », une « équivoque », une « antinomie » que je ressentais comme une réelle contradiction. À vrai dire, le fait que mon engagement en faveur du désarmement nucléaire unilatéral de la France soit explicite pour tout le monde ne supprimait pas la « contradiction », mais cela m’a permis de l’assumer. Au demeurant, je n’ai pas manqué d’interpeller à plusieurs reprises mes interlocuteurs indiens sur l’arme nucléaire indienne.
L’argument avancé pour justifier celle-ci est l’arme nucléaire pakistanaise contre laquelle « l’Inde doit bien se défendre ». Il est probable que cet argument soit partagé par une bonne part de l’opinion publique et il n’existe aucune campagne de résistance au sein de la société civile. Là encore, paradoxalement, ce séjour au pays de Gandhi a renforcé ma conviction que le désarmement mondial n’est pas pour demain matin, ni même pour après demain soir. Il m’apparaît davantage encore comme une chimère.

La cérémonie de la remise des prix

JMM reçoit le prix des mains du Président Indien

Sécurité policière oblige, une présence policière imposante est visible dans tout le quartier. Une très nombreuse assistance est présente pour la cérémonie. C’est Madhur Bajaj, l’un des petit-fils de Jamnalal, qui m’introduit. Il me présente comme « philosophe et fondateur du Mouvement pour une Alternative Non-violente ». Il précise que « c’est à travers mes livres et mes conférences sur le Mahatma Gandhi à travers le monde que j’ai considérablement contribué à l’histoire de la non-violence. »
Le Président de l’Inde me remet alors, sous forme d’un encadré, une « Citation en l’honneur de Jean-Marie Muller pour sa contribution exceptionnelle à la promotion des valeurs gandhiennes en dehors de l’Inde. » Il est écrit notamment :
« Jean-Marie Muller affirme sa conviction que l’humanité ne sera pas capable de relever les défis auxquelles elle est confrontée dans le monde d’aujourd’hui si elle ne rejoint pas les intuitions de Gandhi. (…)
C’est en se fondant sur les expériences non-violentes de Gandhi et sur son engagement en faveur de la vérité qu’il a construit une architecture philosophique cohérente et rigoureuse. Jean-Marie Muller est une légende vivante et un grand théoricien avec une expérience pratique de l’action non-violente.
La Fondation Jamnalal Bajaj est honorée d’offrir à Jean-Marie Muller cette Citation et le Prix Jamnalal Bajaj. »

Puis le Président me remet la statuette qui représente « une figure humaine qui en embrasse d’autres et qui symbolise la fraternité et l’amour ». Puis je suis invité à prendre la parole… en anglais….

Dans cette allocution, je dis notamment :
« Le génie de Gandhi est d’avoir réconcilié la morale de conviction et la morale de responsabilité, d’avoir réconcilié les exigences de la vie spirituelle et les contraintes de l’action politique.
Gandhi nous invite à revisiter les héritages de nos traditions historiques - aussi bien philosophiques, religieuses que politiques -, et à prendre conscience de toutes les complicités que nos cultures ont entretenues avec l’empire de la violence. Nous pourrons alors mesurer l’urgence qu’il y a à développer une véritable culture de non-violence. Ce qui menace la paix, partout dans le monde et dans chacune de nos sociétés, ce sont les idéologies fondées sur la discrimination et l’exclusion et qui toutes ont partie liée avec l’idéologie de la violence. Ce qui menace la paix, en définitive, ce ne sont pas les conflits, mais l’idéologie qui fait croire aux hommes que la violence est le seul moyen de résoudre les conflits. C’est cette idéologie qui enseigne le mépris de l’autre, la haine de l’ennemi ; c’est elle qui instrumentalise l’homme en faisant de lui l’instrument du meurtre. (…)
La sagesse de la non-violence que Gandhi voulut expérimenter aussi bien dans la vie quotidienne que dans la vie politique, invite chacun de nous à revisiter sa propre culture et à discerner en elle, d’une part, tout ce qui légitime et honore la violence contre l’autre homme, et, d’autre part, tout ce qui demande que l’autre homme soit respecté et aimé. Ce double discerne­ment fera apparaître une double exigence. Une exigence de rupture avec tous les éléments d’idéologie qui justifient le meurtre dès lors qu’il prétend servir une cause juste ; et une exigence de fidélité aux "valeurs" qui confè­rent à l’homme dignité, grandeur et noblesse. Par elles-mêmes, ces valeurs viennent contredire la prétention de la violence à régenter la vie des hommes et des sociétés. C’est en fidélité à ces valeurs que chacun de nous pourra découvrir dans sa propre culture les fondements de la sagesse de la non-violence.
Il est contradictoire et, quelque part malhonnête de s’étonner de ré­colter la violence après l’avoir cultivée. Cultiver la violence, c’est en faire une fatalité, mais c’est une fatalité tout entière faite de main d’hommes. C’est pourquoi nous sommes mis au défi de cultiver la non-violence. Sans quoi, nous devons craindre d’être incapables d’apprendre l’espérance à nos en­fants. »

Visite à Wardha

Le lendemain, nous quittons notre hôtel à 4h 30 du matin pour nous rendre à l’aéroport afin de nous rendre à Nagpur d’où un bus nous conduira à Wardha. Nous commençons par visiter l’ashram de Paunar, à 8 km au nord de Wardha. C’est dans cet ashram que vécut Vinoba Bhave qui est considéré comme l’un des principaux héritiers de Gandhi. Il s’illustra par le mouvement du « don de la terre » qui demandait aux riches paysans de partager leurs terres avec les plus pauvres. Là se trouve un mémorial qui contient les cendres de Vinoba.
J’avoue avoir eu quelque difficulté à intérioriser le surcroît de vénération dont est entouré la mémoire de Vinoba. Au cours de la rencontre que nous avons avec le responsable de l’ashram, j’évoque ma rencontre avec Jayaprakash Narayan (Ji Pi) en janvier 1977 à Patna. Lorsque celui-ci avait décidé d’organiser la résistance au pouvoir autoritaire du Premier ministre Indira Gandhi, Vinoba lui avait exprimé son désaccord. (Voir sur ce sujet mon article « La non-violence à l’épreuve du pouvoir », dans Gandhi, artisan de la non-violence, Non-Violence Actualité, Montargis, 1991, p. 49-54) Il n’a jamais fait aucun doute pour moi que Ji Pi avait raison contre Vinoba. Mais ce n’était manifestement pas l’opinion de mon interlocuteur. J’ai eu d’autres occasions d’échanger sur ce sujet et j’ai pu constater que mon avis était largement partagé.
Nous sommes ensuite accueillis à L’Institut d’études gandhiennes (Institute of Gandhian Studies) où nous rencontrons Bharat Mahodaya, le directeur de l’Institut, et Siby K. Joseth, le doyen des études et des recherches. J’évoque avec ces derniers la question de la dissuasion nucléaire indienne.
Dans l’après-midi, je participe avec les autres lauréats à une table ronde au Centre scientifique de la Fondation Bajaj devant une assemblée impressionnante de plusieurs centaines de personnes.
Alors que les autres membres de notre délégation rejoignent Bombay dans la matinée du 17 novembre, Hélène et moi restons pour la journée Wardha. Je suis invité à donner une conférence à l’Institut des études gandhiennes sur le thème : « Les défis contemporains de l’action non-violente ». Parmi ces défis, j’insiste sur celui de l’arme nucléaire.
Dans l’après-midi, nous visitons longuement l’ashram de Sevagram. C’est en septembre 1933 que Gandhi vint à Wardha, à 75 km de Nagpur, à l’invitation de Jamnalal Bajaj qui habitait dans cette ville et qui l’avait pressé de s’installer dans cette localité. Gandhi demeura alors dans une annexe de la demeure de Bajaj. En avril 1936, Gandhi, voulant vivre au milieu des pauvres paysans des campagnes, décide de s’installer sur un terrain vague infesté de serpents près du petit village de Shegaon à 8 km de Wardha. Une case en terre fut construite sur les instructions de Gandhi. Par la suite plusieurs huttes furent également construites. En 1940, il nomme ce lieu Sevagram - ce qui signifie « vlllage du service » - qui devient alors son quartier général. C’est là que furent prises désormais les décisions concernant la destinée de l’Inde. C’est à Sevagram, qu’en 1942, il décide de lancer une campagne de désobéissance civile pour exiger des Anglais qu’ils quittent l’inde : « Quit India ». Il sera arrêté le 9 août 1942 et emprisonné à la prison de Poona. Il ne sera libéré que le 6 mai 1944. L’indépendance de l’Inde sera proclamée le 15 août 1947.

En guise de conclusion

Nombreux sont ceux qui m’ont dit : « Tu dois être fier de ce prix bien mérité ?! » À vrai dire, j’éprouve une réelle difficulté pour trouver le ton juste pour exprimer ce que je ressens. Certes, je ne saurais cacher ma satisfaction de voir ainsi reconnu mon investissement en faveur de la non-violence qui est en effet le sens de ma vie, mais je me garde d’afficher une fierté ostentatoire qui ferait preuve d’une présomption déplacée. Qui peut faire valoir sans prétention ses propres mérites ? J’ai simplement fait ma part de travail et je mesure la chance qui m’a permis de l’accomplir. J’ai conscience que les éloges qui me sont adressés par la Fondation Jamnalal Bajaj le sont à travers des formules de circonstance qui ne sont pas sans quelque excès. C’est en quelque sorte la règle du jeu, mais il ne faut pas s’y tromper. Pour autant, elles ne sont pas convenues et il serait incorrect de ma part de douter de leur sincérité. Je les accepte donc avec reconnaissance.
Ce qui me touche le plus, ce n’est pas tant l’attribution de ce prix, que les nombreux signes d’amitié qui me sont adressés à cette occasion. Oserais-je dire que je suis étonné par l’enthousiasme de tous ceux qui me disent leur joie de me voir ainsi récompensé. Quand tout sera dit, ce qui me restera c’est bien ce surcroît d’amitié dont je voudrais très sincèrement remercier tous ceux qui me l’ont manifesté.

Jean-Marie MULLER
* www.jean-marie-muller.fr


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