Sommes-nous Charlie ?

Une réaction de Jean-Pierre DACHEUX
jeudi 15 janvier 2015
par  MAN
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Les événements que nous venons de vivre n’ont pas de quoi nous laisser en paix !
Quelques questions me taraudent :
Jusqu’où va notre non-violence ? Faut-il donc tuer pour protéger ?
Allons nous voir sortir du chapeau de Vals un "Patriot Act" à la française ?
Qui est le peuple ? Les millions de manifestants ou les représentants politiques bavards ?
Quelles suites allons-nous connaître après cet ébranlement d’une force inégalée depuis 1945 ?
Sauront nous extirper les causes profondes de ces malheurs "partis de loin" ?

La société de violences (multiples, aiguës ou sourdes, immenses ou particulières) est bien installée.
Je n’ai jamais autant été convaincu que nous avons un rôle historique et beaucoup de concepts à remettre en question.

Je veux reprendre force pour déposer les gouttes d’eau de ma réflexion dans le fleuve de vie devant lequel ont été multiplié tant de barrages.

Jean-Pierre DACHEUX
13 janvier 2015

Sommes-nous Charlie ?

Nous voudrions tant l’être !
La réaction populaire, le soir même de l’attentat, (plan vigie-pirate ou pas) pouvait le faire croire.
La manifestation géante de ce dimanche 11 janvier, qualifiée d’historique, est plus équivoque.
Le meilleur (réconfortant) et l’ambigu (inquiétant) s’y sont confondus.

Sommes-nous Charlie ?
Quand s’exprime tout le peuple, uni dans sa complexité, on ne peut que s’en réjouir et espérer.
Mais, à l’évidence, les tentatives de récupération sont déjà à l’œuvre.
Est-ce bien le peuple qui a manifesté ? Est-ce bien sa volonté qui va prévaloir ?
Les vraies questions sont, pour l’heure, esquivées, mais elles ne vont pas tarder à être exprimées !

Sommes-nous Charlie ?
Comme nous voudrions qu’il y ait un ciel d’où Cabu et Wolinski suivraient nos agitations !
Quel rire énorme les aurait soulevés, en entendant sonner les cloches des églises en leur honneur.
Quel doute les emplirait en voyant défiler, pour défendre les libertés, des chefs d’État liberticides.
Quelle amertume serait la leur si s’étalaient des banalités et des contre-vérités manifestes.

Sommes-nous Charlie ?
La liberté d’expression était, pour tous ceux qui sont morts, la liberté de contredire et de contester.
L’appel à l’ « unité nationale » peut dégénérer en ce néo-nationalisme qui tue la liberté pour la sauver.
La France, pour l’ensemble des collaborateurs de Charlie-Hebdo, morts et blessés, c’était tout autre chose.
C’est la société des sans-peur face à la société de surveillance sécuritaire qu’on voudra nous faire accepter.

Sommes-nous Charlie ?
On a voulu tuer la liberté de penser, de dire et d’écrire.
Les assassins ne sont pas les seuls, ni même les premiers responsables. Leur bras a été dirigé.
Par qui ? Des manipulateurs, agissant dans ces prisons où l’on enferme, un temps, des frelons ?
Des fous, déterminés, surarmés, prêts à mourir, impitoyables qui n’ont pu, de toute façon, agir seuls.

Sommes-nous Charlie ?
Alors nous sommes aussi Juifs.
Que quatre Français, parce que de culture juive, aient été supprimés, est insupportable, inqualifiable.
De Jésus à Marx, d’Einstein à Hannah Arendt, notre pensée est imprégnée de la pensée de Juifs.
Les Juifs ne sont, en tant que tels, coupables de rien, pas plus que ne le sont les musulmans.

Sommes-nous Charlie ?
Chaque victime, célèbre ou non, ne saurait être oubliée.
Les méconnus, clients d’une supérette cachère, ou « flics » abattus comme des animaux, sont des nôtres.
Ce ne sont pas les seuls chefs d’État venus à Paris qui détiennent les clefs de l’histoire.
Les innombrables sans grade, les populations musulmanes écrasées dans le monde entier, sont Charlie.

Sommes-nous Charlie ?
Avons-nous bien réfléchi à ce que sont les causes de l ’attentat ? Car ces causes ne sont pas directes.
Dans notre pays, le vivier des enragés, des révoltés, des humiliés, des exaltés, des « dérangés » est vaste.
Là où la désespérance l’emporte, les propagateurs du fanatisme prospèrent.
Il n’est pas de frontières pour la diffusion de la haine et les causes ne sont pas toutes internes.

Sommes-nous Charlie ?
Oublions-nous qu’ont été noués des liens historiques entre les victimes de guerres vaines et perdues ?
D’Irak en Afghanistan, puis en Lybie, de grands États d’Occident n’ont-ils pas déstabilisé le monde ?
L’abject terrorisme tue, mais il tue moins que n’ont tué les vengeurs du 11 septembre. Charlie osait le dire.
La mort de dizaines de milliers d’innocents, (plus que de criminels !), a figé des rancœurs inextinguibles.

Alors, sommes-nous Charlie ?
Car le terrorisme n’est pas ce concept vague sur lequel il serait facile de focaliser les rejets !
Les terroristes, qui voulaient « tuer Charlie » sont des milliers d’insensés qui se croient des héros.
À chacune de nos erreurs politiques internationales, nous en multiplions le nombre.
Les terroristes sont des humains déshumanisés qui croient n’avoir qu’un ennemi : l’Occident !

Si nous sommes Charlie..., alors :
Il va nous falloir nous changer nous-mêmes, être des citoyens lucides et qui conservent la parole !
Ne plus nous laisser guider comme des moutons par les partis, le gouvernement, les médias.
Revenir à la politique, la vraie, celle dont dépend notre sort, quand le peuple pèse sur les pouvoirs.
La rue a parlé, cette rue si souvent fustigée quand elle s’exprime !

Malheur à qui serait sourd quand souffle le vent de l’histoire.
Tournons la page du renoncement et de la résignation.
N’entendons plus les politiciens qui cherchent à nous détourner de nos responsabilités.
Ouvrons un espace politique nouveau.

Soyons Charlie.


Commentaires

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jeudi 22 janvier 2015 à 11h35 - par  Caffet

Bonjour,
je voudrais vous faire part de ma réflexion sur l’exercice de la liberté d’expression d’un point de vue non-violent (Peut-être que le MAN aurait pu s’exprimer lui aussi sur cette question ? :

Liberté d’expression et pédagogie – Art de la caricature et art de la mesure

Personnellement je suis charlie en solidarité avec les victimes et parce que je condamne ces odieux attentats. Je le suis aussi au nom de la liberté d’expression.

Ceci dit, même si Charlie Hebdo me faisait bien rire surtout au début lorsque j’étais jeune adulte je n’étais pas abonné car je n’appréciais pas toujours leur forme d’humour lorsqu’elle tombait dans l’excès.

Et puis surtout, si l’on cherche sérieusement à faire évoluer les esprits, je ne suis pas sûr que sur un plan purement tactique il soit indiqué de verser dans une forme d’humour qui risque fort d’être incomprise et même mal prise par ceux auxquels elle s’adresse ou qui sont mis en cause. Cela est d’autant plus vrai lorsqu’on vise des personnes dont on sait pertinemment qu’elles n’ont pas la même culture que nous et donc pas forcément la même "disposition d’esprit" ou mentalité qui leur éviterait de prendre la plaisanterie au premier degré ou d’en être scandalisées. Je ne doute pas un seul instant que "les Charlies" aient été des êtres d’une grande générosité et humanité, mais précisément, opter sciemment pour une forme d’expression sachant qu’elle a de grandes chances d’être mal interprétée et d’être ressentie comme blessante et irrespectueuse, est-il de nature à favoriser le "Vivre ensemble" ??? Et puis dans ma vie militante j’ai bien compris que pour faire avancer une cause il fallait faire en sorte de gagner l’opinion publique. Je doute que faire dans l’outrance soit compatible avec cet objectif. Je pense donc, toujours en terme de stratégie, que le choix des Charlies de choquer ou de heurter n’était pas le bon mais s’avérait plutôt contre productif. Dans une réelle optique de fraternisation, il me semble que ménager les susceptibilités serait plus payant. Aujourd’hui le nouveau numéro n’a pas failli à la règle (bien qu’on ne sache pas vraiment si c’est le Prophète qui figure sur la une et ce qu’il faut exactement entendre par « Tout est pardonné »...). Résultat, la belle unité du dimanche 11 janvier se fissure et ce, notamment avec les religions qui se sont senties une fois de plus agressées et sans doute peu récompensées dans leur bel effort de soutenir des gens qui pourtant ne leur ont jamais fait de cadeau !... Sans parler de tous les soutiens que cette obstination met mal à l’aise et qui leur fait dire ’’Vous ne trouvez pas qu’ils exagèrent un peu quand même ?’’... Quand on veut faire avancer des causes altruistes il faut s’en donner les moyens et ne pas donner aux opposants des raisons de renforcer leur point de vue ou de justifier leur représailles. Je n’arrive pas à comprendre que les Charlies s’ils étaient, s’ils sont, sincères dans leur bienveillance (et je crois que oui), n’aient pas eu et n’aient toujours pas ce souci là. Quand on recherche l’entente, lorsqu’on veut être artisan de paix, comment peut-on choisir de se montrer désagréable et provocateur ? J’appréciais beaucoup Bernard Maris sur France inter. Même s’il était parfois décoiffant et allait à contre courant, il était quand même d’une toute autre ... élégance. Ces controverses avec Dominique Seux étaient un vrai régal de "fair play" et ’’d’ humour pince sans rire’’ . Et le débat n’en était pas moins riche, bien au contraire. Je milite pour le dialogue interreligieux. Lors des rencontres jamais il ne me viendrait à l’esprit de risquer la moindre boutade envers telle ou telle tradition de peur qu’elle ne soit taxée de mauvais goût et qu’elle ne vienne contrarier cette convivialité tellement utile au rapprochement. Il faut savoir ce qu’on veut. Question de bon sens.

Les Charlies n’ont-ils pas trop souvent sacrifié à la tentation de se faire plaisir ? Les parties de rigolade - bien légitimes - et autres "concours de la meilleure vanne" qui devaient agiter leurs réunions ne leur faisaient-ils pas oublier ou plutôt négliger l’essentiel ? Et quand ces moqueries considérées comme autant d’affronts remontent, comme c’était aussi leur intention, jusqu’aux fanatiques qui ne demandent que ça pour justifier leurs crimes et surtout assouvir leur instinct de meurtres, tout peut arriver hélas...

Ma critique repose donc principalement sur le choix de la méthode vous l’aurez compris. Par contre, même si, comme tout le monde et comme je le pense, les Charlies pouvaient se tromper, ils avaient tout à fait le droit de s’exprimer ainsi. C’est pourquoi par principe je reste charlie mais en souhaitant toutefois que le journal sache faire son auto critique et prendre la mesure de ses responsabilités (voir les dégats et les victimes à travers le monde depuis la parution du nouveau numéro !...). Certains hurleront à l’autocensure. Ii autocensure est pour eux synonyme d’abdication, de renoncement à défendre nos valeurs, je parlerai alors plutôt de sens de la mesure et même, compte-tenu d’un contexte aussi conflictuel et tendu, d’art de la mesure. Car il s’agit non pas d’abandonner mais bien au contraire de persévérer dans la défense de nos valeurs mais d’une manière ajustée, appropriée, savamment dosée et donc plus constructive, et où un humour bien choisi peut garder toute sa place.

"La fin est dans les moyens comme l’arbre dans la semence" disait Gandhi.

Jean-Marc Caffet - Adhérent du MAN
Blog "Carrefour du Silence" (http://www.carfousilence.canalblog.com/)

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