La France a-t-elle oublié Hiroshima et Nagasaki ?
Une tribune de la campagne ICAN publiée dans Libération le 4 août.
Publié le 6 août 2025.

Les populations d’Hiroshima et de Nagasaki sont inscrites dans la mémoire collective comme les premières victimes de l’ère nucléaire. À l’occasion des 80e commémorations des bombardements du 6 et 9 août 1945, nos organisations membres de la campagne ICAN France se souviennent des populations civiles dont les visages ont été brûlés, les corps pulvérisés. Elles sont solidaires de toutes les personnes, qui aujourd’hui encore, subissent les conséquences des explosions nucléaires. Ceux qui détiennent, en 2025, les clés des plus de 12 000 armes de destruction massive, y compris dans les États dits démocratiques, semblent avoir choisi d’oublier cette réalité. La récente déclaration d’Emmanuel Macron, appelant la France à « être crainte pour être libre », en est une illustration glaçante. Nous appelons les responsables politiques, ainsi que les parlementaires, à sortir de leur aveuglement pour la « sainte Bombe » et à participer au processus créé par les Nations unies, du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN) en vigueur depuis le 22 janvier 2021.
Selon le Comité international de la Croix-Rouge, 220 000 personnes ont péri à Hiroshima et Nagasaki entre les 6 et 9 août et la fin de l’année 1945. Parmi elles, près de 38 000 enfants. Ceux qui ont survécu, les hibakusha, sont la mémoire vivante de l’horreur nucléaire. Ils ont été marqués chaque jours de leur existence dans leur chair et leur esprit : maladies radio-induites, exclusion sociale, stress post-traumatique, fausses couches… Leurs descendants sont également impactés par ces explosions.
Visiter Hiroshima ou Nagasaki bouleverse quiconque se rend sur les lieux de mémoire. Comment expliquer alors qu’Emmanuel Macron puisse, deux ans après avoir écrit sur le livre d’or du Musée de la paix d’Hiroshima ces mots de compassion empruntés à Albert Camus, que le « seul combat qui mérite d’être mené est la paix », marteler d’un ton martial que « pour être libre dans ce monde, il faut être craint. Pour être craint, il faut être puissant » ?
En quelques secondes, sa compassion pour les victimes s’est effacée au détriment de l’affirmation péremptoire d’une puissance qui repose sur la pérennisation d’un arsenal nucléaire et sur l’exercice permanent de la menace d’emploi de ces armes de destruction massive. Au-delà de l’éthique, ces paroles heurtent les fondements mêmes du droit international. Elles contredisent la Charte des Nations unies, qui appelle à « maintenir la paix », à « ne pas recourir à la menace ou à l’emploi de la force », à agir pour la réduction des armements. Elles piétinent les principes de sécurité collective, de coopération internationale, d’égalité souveraine entre les peuples.
Les commémorations du 6 et du 9 août n’ont qu’un seul but : rappeler l’impensable pour empêcher qu’il ne se reproduise. Pourtant, les signaux sont inquiétants. Si l’arme nucléaire n’a pas été directement utilisée au cours d’une guerre depuis 1945, le tabou autour de son emploi se fissure. Les discours et les actes proliférants, ajoutés aux menaces explicites, font que sa fin est imaginable.
Le président veut étendre l’ombre de la dissuasion de la France à l’échelle européenne. Faire peur à Poutine, compenser le retrait américain, garantir la sécurité du continent… Ce raisonnement, aux allures de stratégie, n’est en réalité qu’une fuite en avant. Il alimente une spirale d’insécurité, où chaque mouvement provoque une réaction, où la prolifération nucléaire est inévitable.
Confrontée à cette logique de préparation au suicide collectif, une majorité croissante d’États, y compris européens, membres ou signataires du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires, contestent aujourd’hui frontalement cette vision du monde fondée sur la dissuasion nucléaire.
Leur attitude repose en premier sur une logique de renforcement de la sécurité collective, et non sur la naïveté ou l’angélisme. Ils veulent, eux aussi, protéger leurs « intérêts vitaux » menacés en permanence par les conséquences potentielles d’un emploi délibéré, involontaire, accidentel ou dû à une erreur de calcul d’armes nucléaires. Ils savent qu’une guerre nucléaire au cœur de l’Europe, ou dans le Sud asiatique, aura des conséquences tant humanitaires, qu’économiques ou climatiques, quel que soit l’emplacement géographique de leur État.
Deuxièmement, ces États rappellent que la dissuasion nucléaire est une théorie invérifiable, qui repose sur la chance et une perception de la rationalité des adversaires, or celle-ci est obligatoirement différente pour chacun des protagonistes. Lors de la troisième réunion du TIAN, en mars 2025, ils ont déclaré sans ambiguïté : « L’affirmation selon laquelle la dissuasion nucléaire a déjà permis d’éviter une guerre à grande échelle et un conflit nucléaire est tout aussi impossible à prouver de manière concluante, et il n’existe aucune certitude quant à son efficacité future. »
Enfin, ces gouvernements sont lucides : la dissuasion n’est pas une solution, elle est le problème. Elle entretient une logique d’affrontement, renforce la course aux armements (nucléaires comme conventionnels), fragilise les traités et légitime enfin l’exercice de la menace comme mode de relation entre États. L’idée d’européaniser la dissuasion française est un engrenage dangereux. Elle provoquera des réactions russes, nourrira les ambitions d’autres puissances nucléaires ou du seuil, et alimentera la fin du régime de non-prolifération nucléaire.
L’appel d’Albert Camus le 8 août 1945, deux jours après Hiroshima, est plus que jamais d’actualité : « Devant les perspectives terrifiantes qui s’ouvrent à l’humanité, nous apercevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d’être mené. Ce n’est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l’ordre de choisir définitivement entre l’enfer et la raison. »



