Le Coronavirus va-t-il provoquer une mutation historique ? Un point de vue de la campagne Jai Jagat

par Serge PERRIN

La marche Jai Jagat est une campagne mondiale visant à promouvoir la paix et la justice. Elle est composée d’un groupe de 50 personnes internationales qui marchent de l’Inde à Genève sur une période d’un an et qui ont déjà traversé certaines régions de l’Inde, du Népal, du Pakistan, des Émirats arabes unis, de l’Iran et de l’Arménie ; elles ont interagi et se sont engagées avec un grand nombre de personnes. En raison du Coronavirus, la marche a été temporairement suspendue (mi-mars) et on espère la relancer à la mi-mai. Dans cet article, alors que certains des marcheurs sont encore en Arménie, ils discutent de l’impact du Coronavirus sur la mise en place de la campagne mondiale Jai Jagat.

Le Coronavirus a montré que le désastre n’a pas de frontières. En quelques semaines, c’est devenu un phénomène mondial, et tout le monde collabore comme on n’aurait jamais pu l’imaginer auparavant. Qui aurait pu penser que l’économie mondiale s’arrêterait temporairement... ? Qui aurait pensé que les médecins chinois du lieu d’origine de la maladie, aideraient le personnel médical italien à contenir le virus...... Cela donne une image positive des gens, des humains qui se rassemblent pour résoudre des problèmes planétaires. La question est de savoir si quelque chose va changer par la suite... ? Est-ce trop espérer que cela conduise à un changement de société ?

L’incertitude de cette contagion a amené les gens à s’ouvrir et à échanger avec les gens autour d’eux, au niveau de la famille et de la communauté, de façon tout à fait inattendue. Les gens s’engagent dans des communautés virtuelles pour s’apporter mutuellement soutien et attention. Tout en maintenant une distance sociale, ils "font communauté" en chantant depuis leur balcon. Ces nouvelles formes d’expérience collective peuvent naître de la crainte que "ce virus pourrait venir m’infecter et j’ai donc besoin d’une communauté qui me soutienne", ou être basées sur l’impulsion humaine de compassion lorsque des milliers de personnes souffrent de pertes et de décès.

Le Coronavirus suscite également une réflexion sur la relation entre l’homme et la nature. Il convient de noter que la source du virus a été liée à la consommation d’animaux sauvages et "exotiques" qui ne sont pas prévus pour la consommation humaine. Cela peut signifier aussi que le Coronavirus exprime le véto de la nature pour poursuivre une relation aussi destructrice avec le monde naturel. D’une certaine manière, cela symbolise la question plus large de l’utilisation abusive des ressources de la terre pour la consommation humaine. La destruction de la planète comme la crise climatique et une économie non régénératrice mettent en évidence que la terre n’est pas un terrain de jeu pour les hommes, qui peut être utilisé à mauvais escient au nom de notre prospérité. C’est avant tout le caractère sacré des ressources de la terre qui doit être respecté. Il a fallu des centaines de millions d’années pour que la terre se forme, et il existe une interconnexion fragile entre toutes les formes de vie ; et les hommes doivent garder cela à l’esprit s’ils veulent survivre.

La course aux armements dans laquelle sont impliqués tant d’États nations ne nous a pas donné la "force" de résister au Coronavirus. Malgré les dépenses de ressources disproportionnées et la production de toutes sortes d’instruments de guerre, nous avons été laissés dans l’insécurité face à cette catastrophe. Même si les nations souhaitent sans cesse obtenir un avantage concurrentiel sur les armes conventionnelles et nucléaires, et que les marchands d’armes qui font des profits soient perçus comme soutenant les économies nationales, le Coronavirus fait la démonstration qu’il s’agit là de politiques malavisées. Le mastodonte inarrêtable du complexe militaro-industriel n’est qu’une illusion de puissance. Cela nous apprend que la coopération est une meilleure façon de vivre sur cette planète que d’endurer la violence déclenchée par une telle concurrence.

Le Coronavirus a mis en évidence qu’un modèle économique mondial peut tomber comme un château de cartes. Parce qu’il est dirigé du haut vers le bas, il ne peut pas supporter une catastrophe de cette ampleur. Ce qu’on ne dit pas, c’est que les gouvernements qui s’efforcent de gérer ce désastre sont les mêmes qui ont mis les gens dans ces conditions de pauvreté pathétiques. Nous devons nous assurer que "personne n’est laissé pour compte". Il s’agit d’une responsabilité locale et mondiale. Dans certains pays, ce coronavirus a conduit à une situation où l’éthique obligeait à choisir – à cause de services de santé limités – ceux qui pourraient vivre et ceux qui allaient mourir ; cela illustre les graves limites du système actuel. Faute d’investir dans un modèle économique ascendant, des millions de pauvres deviendront les victimes de cette guerre pandémique.

La leçon à tirer de ce Coronavirus est que seul un modèle économique décentralisé permet aux gens de survivre en temps de crise. Gandhi a envisagé cela il y a de nombreuses années, et dans son livre Hind Swaraj, il a souligné le vide de ce modèle de développement basé sur la soi-disant "modernisation". Gandhi voyait également des nations telles que l’Inde comme une pléthore de communautés locales qui sont en connexion avec la communauté mondiale. Les gens pensaient que sa critique de la civilisation était trop sévère et son idée de communautés autosuffisantes trop superficielle, pourtant elle semble pertinente aujourd’hui. La campagne Jai Jagat est une invitation à revisiter ces idées dans le contexte actuel et à s’appuyer sur des stratégies qui recréent un modèle d’économie et un système de gouvernance qui n’exploitent pas, qui ne dominent pas mais qui soient inclusifs au niveau mondial. La mission de Jai Jagat est que la pauvreté, la crise climatique et la violence ont une dimension mondiale et nécessitent une réponse mondiale. La façon dont les gens font face au Coronavirus en travaillant de façon coordonnée, est ce qu’exigent les nombreuses crises planétaires auxquelles nous sommes confrontés aujourd’hui.
Cela nous donne l’occasion de reconstruire. Ne commettons pas la même erreur en permettant à quelques dirigeants d’accumuler et de dominer ; et à de nombreuses personnes de perdre en devenant dépendantes d’un système qui leur enlève leur dignité et ne leur permet pas de contrôler leur propre vie.

En conclusion, le Coronavirus offre une opportunité de changement. Pourrions-nous changer le mot Corona en "Karuna", qui signifie en Hindi "compassion" ? Si un changement de paradigme que nous évoquons incluait plus de compassion humaine comme moyen de survivre dans un monde interdépendant, cela ferait progresser la civilisation humaine.

Rajagopal et Jill Carr-Harris
26 mars 2020
Erevan, Arménie



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