Témoignage sur la marche le 25 décembre 2019 Marche pour la justive et la paix, de Delhi à Genève

par Serge PERRIN

Confortablement installée dans un bureau d’une association népalaise à Katmandou et m’étant fait prêter un ordinateur, je prends enfin le temps de vous écrire. Pourquoi depuis le Népal ?
Simplement pour une question de visa indien qui oblige à quitter le territoire avant quatre-vingt dix jours. C’est donc pour moi une belle opportunité de découvrir une part d’un pays tant rêvé que j’ai rejoint en train depuis le cœur de l’Inde, et de bénéficier d’une pause salutaire après des semaines de nomadisme.

Mais venons-en à la marche, aux marcheurs, à la route, à Jai Jagat (en Hindi : la “victoire de tous”), un nom scandé quotidiennement à travers chants ou slogans.

Bientôt trois mois de marche en Inde, déjà.

Tout a commencé début octobre à Delhi, où les cinquante marcheurs que nous sommes avaient rendez-vous. Cinquante personnalités, cinquante parcours différents, cinquante sensibilités amenées à vivre ensemble pendant un an, à marcher sur les chemins et les routes, à travers des territoires variés. Un groupe composé de trente-cinq Indiennes et Indiens, originaires de plus de 17 états d’Inde, et d’une quinzaine de femmes et d’hommes dits “internationaux” venus d’Argentine, Canada, Kenya, Nouvelle-Zélande, Espagne, France et Suisse. Pour quelque temps parfois, nous rejoignent des compagnons de route du Mexique, Equateur, Salvador, Philippines, Indonésie, Afrique du Sud ou Royaume-Uni, qui viennent accroître le nombre des marcheurs et élargir d’autant le champ culturel. Activistes de toute nationalité, militants engagés, actifs et étudiants, jeunes et moins jeunes, issus de communautés gandhiennes pour certains, villageois ou citadins pour d’autres. Se révèlent autant d’expériences qu’il y a de personnes, riches de leur vie, engagées dans cette longue route où chaque pas signifie Paix et fait cheminer intérieurement.
La marche évoluant sur une route en construction

Nous évoluons au cœur de l’état du Madhya Pradesh. Depuis des semaines, nous foulons davantage le bitume que la terre, sur des petites routes de campagne, des pistes rarement, des nationales régulièrement, voire même des autoroutes pour les jours moins fastes. Marcher une journée entière sous un soleil de plomb, le nez dans les gaz d’échappement, doublés par des camions qui klaxonnent avec véhémence, tient du supplice. En moyenne nous parcourons une vingtaine de kilomètres par jour, avec de nombreux arrêts. Nous mettons donc souvent dix ou douze heures pour effectuer cette distance. Les journées sont longues et systématiquement nous arrivons à l’étape suivante à la nuit tombée.
Les haltes dans les villages nous font découvrir ce qu’est le sens de l’accueil des communautés. Au-delà des cérémonies chaleureuses et bruyantes, avec abondance de colliers de fleurs et des discours qui parfois s’éternisent, c’est pour nous l’opportunité de rencontres avec les tribus indigènes. La plupart sont des Adivasis (en Hindi : “les premiers hommes”), communautés autochtones sédentaires de cueilleurs. Sur une place où le soleil brûle ou sous un arbre qui nous offre son ombre, un cercle de parole s’instaure. Peu à peu les langues se délient. Très vite nous comprenons que ces communautés souffrent de privation de leur droit à la terre et aux ressources de la forêt, parfois de menaces d’expulsion, de difficultés d’accès à l’eau et de déscolarisation. Souvent, visages graves et regards profonds reflètent colère et désespoir.
Beaucoup d’hommes boivent par dépit ce qui affecte l’équilibre de la communauté, pendant que, souvent, les femmes portent péniblement la charge de la famille. Il faut savoir que le gouvernement indien préfère vendre des hectares de terres à de grosses firmes plutôt que de permettre aux populations indigènes qui les habitent de les cultiver pour se nourrir. Jai Jagat, mouvement social parti d’Inde, a été créé par des membres de l’association indienne Ekta Parishad qui agit notamment pour la défense du droit à la terre. Car des droits, ils en ont, encore faut-il les connaître et se sentir fort pour lutter. Parmi les marcheurs, certains ont une expérience au sein de l’association de plus de trente années d’action non-violente, inspirée par Gandhi, pour les droits de ceux qu’on nomme “les sans-terre”. Ainsi lors de ces réunions dans les villages ou au bord du chemin, les contacts sont pris en vue d’apporter un soutien pragmatique à la communauté pour organiser la lutte.


C’est comme cela, qu’un jour, dans un village isolé que nous atteignons par une piste poussiéreuse sous une forte chaleur, nous assistons à la création d’un comité de village. Après avoir entendu les doléances des villageois, Sarasvati, une marcheuse indienne activiste issue elle même d’un village adivasi, s’adresse d’abord aux femmes pour les convaincre du pouvoir d’action qu’elles détiennent. Puis elle invite tous les villageois à se regrouper en un modèle d’organisation non-violent. Réflexions et discussions s’ensuivent, des femmes puis des hommes de la communauté se portent volontaires, on discute encore, on finit par désigner des responsables. Le comité est créé. Des membres d’Ekta Parishad leur expliquent en détail le fonctionnement d’une telle organisation et leur promettent un suivi pour sa mise en œuvre.
Applaudissements, acclamations, chants et visages illuminés par l’espoir de retrouver des droits et de la dignité. Vient ensuite, comme souvent, un généreux repas, composé de riz, d’un dal épicé et de chapatis que nous partageons assis en tailleur, alignés sur de longues nattes. Après une sieste qui détend les corps et repose les esprits, un coup de sifflet annonce le départ. Nous saluons nos hôtes et reprenons la route. Ces rencontres donnent tout son sens à la marche, chaque pas sert cette lutte que nous devons mener ensemble.

Les étapes, ce sont aussi des visites d’écoles.


Deux rangées impeccables d’enfants en uniforme forment une haie d’honneur et, habitués aux clameurs, lancent de puissants “Jai Jagat !” à notre passage.
Nous visitons les classes où nous attendent les élèves curieux et intéressés de découvrir pourquoi nous marchons, pendant un an, à travers dix pays. Également, des accueils organisés par les responsables politiques locaux jalonnent nos journées. Viennent les discours, parfois un peu longs, souvent tonitruants, dû à une sono mal réglée. Nous apportons notre témoignage de marcheurs pour la paix, relatons les conditions de vie des plus pauvres et leur combat, alertons sur l’enjeu climatique, et exprimons l’urgence, pour chacun de nous, de se sentir responsable d’agir avec non-violence, avec et pour la communauté. Nous remercions pour l’accueil généreux. Souvent un chant vient du cœur, qu’un tambour, un tabla ou des percussions improvisées sur une assiette en métal accompagnent. Les plateaux de fruits et de gâteaux secs circulent, les verres de “tchai” passent et repassent. Des semaines de marche, et partout la nourriture nous est généreusement offerte, ainsi qu’un abri pour la nuit. Les conditions sont parfois spartiates mais toujours nous avons un toit pour nous couvrir et un point d’eau pour nos ablutions.

Nous dormons dans des salles de classe, chez des habitants, dans des temples sikhs, parfois des hôtels de bord de route, ou sur des terrasses couvertes d’un beau ciel étoilé. Nous partageons des chambres mais plus souvent de grands dortoirs.
Nous ne manquons de rien. A chaque étape nous recevons encouragements et chaleur, sourires et réconfort, que nous accueillons avec reconnaissance, bien conscients que c’est de là que nous tirons nos forces pour avancer chaque jour.

Au-delà des pauses, bien évidemment, nous marchons. Ce sont des pas, des corps en mouvement qui luttent parfois contre la fatigue, des pieds qui souffrent, des yeux qui se plissent au soleil, des souffles qu’on essaye de protéger d’un foulard contre trop de poussière ou de pollution. De longues conversations également, où parfois l’on se dévoile un peu plus, avec pudeur mais en confiance, auprès d’une oreille et d’un cœur bienveillants. Souvent les slogans jaillissent, les chants s’élèvent, les mains claquent, les rires fusent. Les visages s’illuminent, les corps se délient et la fatigue s’oublie. Des complicités se créent, des amitiés naissent, une famille se construit. La longue file des marcheurs s’étend au gré du rythme de chacun, on essaye de la réduire, pour ne pas se perdre, pour prendre soin de chacun, pour respecter ce qui s’apparente à une cordée. Des moments de marche silencieuse permettent de se recentrer, de s’isoler, de retrouver un peu de son individualité au sein d’un groupe dont on ne se sépare jamais ... ou tout simplement d’apprécier ce silence, ô combien précieux, dans ce pays à la population dense, aux sonos beuglantes, et au trafic routier intense où le klaxon est roi !

Chaque jour est différent, point d’habitude ni de routine. Chaque jour annonce de nouvelles rencontres, belles, profondes. Des rencontres qui réjouissent ou qui ébranlent, des rencontres pleines d’espoir, d’autres qui bouleversent. Nous cheminons à cinquante, souvent rejoints par des grappes d’enfants, des villageois engagés dans la lutte, des amis, des soutiens. Depuis l’Inde que nous arpentons encore pendant un mois avant de rejoindre la Perse et le Caucase, nous rêvons de voir grossir cette marche, de la voir se déployer, pour que ceux qui sont dépouillés de leurs droits et de leur dignité, les retrouvent. La route est longue. Puisse chacun de nos pas participer à construire la Paix.

Véronique de Metz

À Katmandou, Népal, le 25 décembre 2019



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